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LUNDI 14 septembre 2026
RÉCIT – ÉMOTION
Marinette
ISBN : 979-10-978800-5-7
Collection A6 V1
Numéro 24
Marinette
Marinette se lève tôt chaque matin.
Elle n’a rien de particulier à faire, mais c’est ainsi : une habitude héritée du temps où elle était encore une femme active.
Aujourd’hui, elle n’est pas satisfaite de son apparence. Lorsqu’elle se regarde dans le miroir, l’image qu’elle y voit ne lui plaît pas.
Elle en veut à ses parents de l’avoir appelée « Marinette », un prénom, selon elle, prédestiné à transformer celles qui le portent en mémères. Elle est convaincue que si elle s’était appelée Françoise, Esméralda ou Pamela, sa déchéance aurait été moins brutale.Mais désormais, elle s’en moque. Elle ne cherche plus à plaire. Elle a eu un mari, autrefois.
Un jour, il est parti avec une jeunette, pas particulièrement plus jolie, mais plus jeune. On ne peut pas lutter contre la jeunesse.Marinette, enfile sa robe de chambre et va commencer par se préparer son petit déjeuner. Ah oui, ne pas oublier de prendre ses médicaments. Cinq cachets tous les matins, un truc pour le cœur, un autre pour fluidifier le sang, un autre pour la tension, encore un autre pour faciliter le transit, et un dernier pour… Elle ne s’en rappelle plus.
Médicaments, café avec une bonne tartine de pain grillé surchargée de beurre.
Le cholestérol ? Ah, oui, je vous l’ai déjà dit : elle s’en fout !
Après ce bon petit déjeuner, elle fait cuire du riz dans une casserole dans lequel elle ajoute un demi-bouillon cube de volaille ou de bœuf, juste pour aromatiser un peu. Et c’est tout.
Puis tant bien que mal, la douche. Un jour, elle va glisser et se cassera le col du fémur comme sa copine Ginette. Encore un prénom mémérisant.
Puis elle s’habille, prends son caddy, sa casserole de riz et s’en va faire son marché.
Elle y va tous les jours, même le dimanche. Le marché, c’est sa seule distraction, elle y rencontre d’autres mémères, avec qui elle parle de la pluie et du beau temps dont elle se fout complétement, des petits événements du quartier, des promotions, des bonnes affaires à faire sur les étals des landiers, et puis passe son chemin, après avoir acheté les produits frais qui vont faire son ordinaire de la journée.
Pour aller au marché, Marinette emprunte toujours le même chemin. Elle longe le terrain d’une société de travaux publics, où sont entreposés des engins et du matériel de chantier.
À cet endroit, les voitures peuvent se garer perpendiculairement au trottoir. Entre les véhicules et le grillage de la société, des platanes probablement centenaires sont plantés tous les vingt mètres, tels des sentinelles figées par la fatigue.
C’est au pied de la dernière sentinelle que Marinette renverse sa casserole de riz. Une nuée de pigeons et de tourterelles attend cette manne tombée du ciel. Il y a aussi d’autres oiseaux : parfois des pies viennent imposer leur loi, et de temps en temps, des merles picorent quelques miettes de ce festin improvisé. Chaque jour, les oiseaux l’attendent, perchés sur les branches ou sur la palissade grillagée de la société de travaux publics.
Mais leur présence a des conséquences : les alentours du platane et la voiture garée juste en dessous sont souillés par leurs fientes. Les habitués du parking évitent soigneusement cet emplacement.
Cette rue débouche sur le boulevard circulaire de Bordeaux, et elle est équipée d’un feu rouge. Au bout de la rue, avant d’accéder au boulevard, juste avant le dernier platane, impossible d’aller tout droit : à gauche ou à droite. Il faut tourner.
La voiture qui est garée actuellement sous le platane est là depuis un bon moment… Au moins trois mois, elle est remarquablement recouverte de fuente.
C’est sûrement une voiture volée.
Marinette l’a bien remarquée
Elle ne préviendra pas la police parce que ça l’arrange. Les propriétaires ne sont jamais contents de trouver leurs voitures recouvertes de fientes et souvent, ils s’en prennent à ses pigeons.
Là, pas de propriétaire, c’est formidable. Et c’est certainement à cause de cet inconvénient que cette place de parking était libre et que les voleurs ont pu garer cette voiture à cet endroit.
Je passe à ce feu rouge tous les matins.
La circulation y est toujours difficile, alors j’ai le temps d’observer le paysage.
Je vois tous ces oiseaux qui attendent calmement le passage de Marinette.
Je n’ai jamais vu Marinette.
Mais je sais qu’elle est passée, parce que quelques moineaux se chamaillent encore pour un grain de riz. Je communique avec elle à travers sa gamelle de riz.
Et je m’imagine tous ces oiseaux lui faire la fête, dès son arrivée. Les plus téméraires viennent picorer dans sa casserole alors qu’elle la tient encore à la main.
C’est son bonheur quotidien. Des êtres, pas humains, certes, mais des âmes, avec un cœur et un cerveau, qui la reconnaissent, qui l’attendent. Toute Marinette et mémère qu’elle soit, et qui lui font la fête.
Alors elle traverse le boulevard et regarde les oiseaux venir se régaler, chacun leur tour. D’abord les pigeons et les tourterelles, les plus gros, qui imposent leur loi. Puis les moineaux, les passereaux, les étourneaux. Et enfin les merles, tout de noir vêtu. Il y a même parfois des rats qui viennent disputer aux pigeons cette pitance tombée du ciel.
C’est un spectacle dont elle ne se lasse pas. Cela fait au moins trois ans que je passe là, et que je vois ce manège. Il me semble même que je suis capable de reconnaître certains pigeons.
Je n’ai jamais vu Marinette. Elle existe, c’est sûr, mais je l’ai inventée. Je l’ai décalquée sur les mamies-chats, sur ces petites vieilles qui déposent du vieux pain sur leur balcon pour les oiseaux. Une silhouette discrète, un rituel tendre.
Puis Marinette rentre chez elle. Elle se prépare à manger, fait sa vaisselle, s’accorde une petite sieste devant la télé. Elle téléphone à une amie ou deux, puis s’occupe de son repas du soir.
Elle dîne.
Puis elle s’endort devant l’écran, en se remémorant le temps où elle était encore une femme. Une belle femme. Des hommes la courtisaient, l’emmenaient au restaurant dans de belles voitures. Mais ce temps est révolu. Plus personne ne l’invite.
Marinette n’a rien changé à sa vie. Et le temps a passé.
J’ai entendu à la radio (sur France bleue), qu’une vieille dame a eu un malaise chez elle et qu’elle est tombée dans sa cuisine.
Elle portait un collier détecteur de chutes qui a prévenu aussitôt les services d’urgences.
Mais malgré la promptitude du SAMU… Pour Marinette c’était trop tard ! C’était fini !
Ce matin-là, maître pigeon et ses compagnons se disaient que la vieille dame tardait à venir porter leur repas quotidien.
Les passereaux, les étourneaux et les merles étaient de cet avis.
Ils attendirent toute la journée.
Et le lendemain !
Et le surlendemain !
Ça fait des mois maintenant que Marinette ne vient plus avec sa casserole de riz.
Pourtant, je vois encore des oiseaux, des pigeons, des tourterelles, descendre du ciel jusqu’au pied du platane.
Sûrement qu’une légende s’est créée chez les oiseaux. Une histoire transmise de bec en bec.
Ça fait un an que la vieille dame ne vient plus
La voiture est toujours là !
Tous les matins et jusqu’à tard, il y a toujours quelques pigeons qui attendent sur le grillage de la société de travaux public.
Quelques moineaux viennent vérifier furtivement qu’il n’y a pas de riz !
La vieille dame ne viendra pas aujourd’hui !
Ils n’ont pas compris qu’elle ne viendra plus !
2018-A6-Marinette-19
Collection A6 V1
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