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VENDREDI 10 Juillet 2026
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?Paul Verlaine
Soliloque
Octobre 2020 – Paris
Ainsi allait, ce matin-là, comme chaque jour, la pensée de Diogène Dupont.
Dédé pour les intimes.
En vérité, il n’avait pas d’intimes.
Il venait de se réveiller d’une cuite sévère. Son installation d’oripeaux et de cartons, sous le Pont-Louis-Philippe côté Île-Saint-Louis, était dévastée.
Diogène Dupont accentua la sensation de froid, en faisant vibrer sa carcasse en ayant cette pensée.
Brrr… Il fait froid, j’ai soif !
Ben mon vieux, t’as même plus de quoi boire un coup ! Ces enculés, ils ont détruit ton installation. Ce sont les mecs du Pont de l’Archevêché. C’est sûr ! Ils ont bouffé ta boîte de haricots verts et ton saucisson, et ils ont bu tout ton pinard. Ils ont volé ton panneau. Ils sont jaloux, les salauds ! Je m’en fous ! J’ai rien vu, j’ai rien entendu. Il faut dire que t’avais une de ces murges. Mon cochon, t’étais rond comme une queue de pelle.
Il esquissa un sourire en imaginant la rondeur d’un manche de pelle.
Ils n’ont pas pris mon fric ! C’est l’essentiel ! pensa-t-il en vérifiant du regard.
Une grosse chaîne attachée à un anneau d’amarrage de péniche. Une chaîne tellement grosse que personne ne s’amuserait à essayer de la remonter à la force de ses bras. Pourtant, à dix centimètres sous l’eau, au bout d’une ficelle en nylon attachée à un des énormes anneaux de type forçat, il y a un pot de confiture étanche qui contient quelques billets.
Mon fric, il est bien planqué, et ils ne l’auront jamais. Bon ! Il faut se réinstaller. Ça va, que je n’ai pas d’armoire normande. Tous mes cartons sont foutus. De toute façon, ils étaient crados. Il était temps de les changer. On va aller traîner du côté de la rue de Rivoli pour essayer d’en trouver d’autres.
Il trouva des cartons et les ramena jusqu’à cet endroit où il avait élu domicile. Juste sous le Pont-Louis-Philippe.
Sur un panneau de carton blanc brillant, avec un feutre noir, très proprement, d’une manière légèrement artistique, il écrivit en dessinant :
Billetterie
Demain à 14 heures
Course de sous-marins
Prix du billet : 1 Euro
Il agrémenta son écriteau d’un ou deux dessins de sous-marins caricaturés, atténuant le côté officiel et sérieux du message. Tout le monde trouvait ça drôle. Même les bateaux-mouches qui baladaient les touristes s’approchaient de lui. Il était devenu une attraction touristique, au même titre que les deux tours de Notre Dame ou de la Conciergerie.
Il y avait toujours quelques passagers qui, du bateau, lui lançaient des pièces de petite monnaie.
À ceux qui lui offraient un euro, parfois, il donnait un billet. Une plaquette de carton blanc, grande comme une carte de tarot, sur laquelle il avait écrit, sur fond de sous-marin, les conditions du marché.
Ces tickets étaient numérotés très sérieusement.
Certains étaient convaincus qu’un jour, ces petits billets dessinés à la main vaudraient un peu d’argent.
Parfois, les promeneurs s’amusaient à lui demander :
— Hier je suis passé, j’ai acheté un billet pour aujourd’hui. Il est 14 heures, et je ne vois rien.
Il répondait calmement en prenant son temps.
— C’est normal, les sous-marins en compétition sont sous l’eau.
Ou bien :
— Quelle date est écrite sur votre billet ?
— Il n’y a pas de date, c’est écrit « Demain » !
— Alors, revenez demain !
C’est quand même beaucoup plus créatif que les panneaux culpabilisateurs de quidams des autres clochards qui crient leur prétendue famine d’un : » J’ai Faim ! » dramatique, alors qu’ils sont gros comme des moines ventripotents, la tonsure en moins. Moins pathétique. Et drôle, en plus ! Sans perdre de vue, que pour certains, la faim est une réalité.
Mais on n’est plus en été et, en ce mois d’octobre 2020 pluvieux, il y a beaucoup moins de touristes avec cette histoire de Covid 19 qui n’arrange rien.
Il n’y a pas un seul bateau sur la Seine, et le quai est désert.
Diogène Dupont, à l’abri sous la première (ou la dernière) arche du Pont Louis-Philippe, emmitouflé dans une couverture de déménagement, regarde une petite pluie fine, presque invisible, harceler pugnacement depuis plus d’une heure la surface d’huile de la Seine.
Inlassablement depuis trois ans, il se raconte son histoire. Il cherche la vérité à travers sa pensée.
Quand t’es arrivé là ? En quelle année ? Ah oui ! 2016, putain, quatre ans déjà ! Tu te souviens ? Tu hésitais à t’installer sous un pont. « Je vais devenir le clochard Dupont » que tu disais. Tu savais bien qu’on allait t’appeler Dupont. Tous les clochards qui habitent sous un pont s’appellent Dupont. Il y a des milliers de clochards Dupont dans le monde.
Rejoindre la communauté des clochards Dupont, je m’en fous ! Ils peuvent m’appeler Dupont, et même Ducon, si ça leur fait plaisir, mais pourquoi Diogène ?
Le type qui promène son chien tous les jours t’a expliqué que Diogène était un philosophe grec de l’époque d’Alexandre le Grand. Qu’il vivait dans un pithos, une espèce de très grande jarre en terre cuite dans laquelle on faisait fermenter le vin. Tout le monde dit tonneau. C’est un des rares moments où le contenu impose le nom du contenant. Ça contient du vin, c’est un tonneau ! C’était un grand tonneau ! En terre cuite !
Bref !
C’était un adepte du cynisme, autrement dit, il aimait emmerder le monde. Il avait une lanterne avec laquelle, de jour comme de nuit, il éclairait et dévisageait les hommes au gré de ses rencontres en disant qu’il « cherchait un homme », un homme honnête et bon, il va de soi.
Il allait même jusqu’à se masturber en public en proclamant qu’il était regrettable que le bon dieu, qui nous a faits, nous permette d’assouvir notre désir sexuel en se tapant sur la colonne, et qu’il était bien dommage qu’il n’ait pas pensé à nous permettre d’assouvir notre faim, en se tapant sur le ventre.
Il parait qu’Alexandre Legrand, lors de la conquête d’Athènes, est allé voir Diogène, assis sur le bord de sa jarre, et lui a demandé ce qu’il pouvait faire pour lui.
Diogène, clochard parmi les clochards, vivant et partageant sa nourriture avec les chiens errants du quartier, se nourrissant presque exclusivement d’oignons, Diogène qui aurait pu demander une rente, un toit, une femme, quelques drachmes en or, en argent, en bronze même ! Un cheval, un âne…
Non !
Il lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! »
Anarchistes de tous les bords, prenez-en de la graine !
M’est avis que ce gars-là ne devait pas croire en Dieu !
Le monsieur qui promène son chien m’a dit encore plein de choses sur Diogène, mais je les ai oubliées. Il m’a dit aussi que les gens m’appellent Diogène parce que je suis clochard, parce que mon panneau est original, presque cynique, et parce que j’ai un chien.
Ah oui ! Le chien ! Il faut que je me remémore l’histoire du chien. J’étais à peine arrivé, à peine installé sous ce pont, qu’il est arrivé. Il était maigre comme un clou ! La solitude, la soif, la faim rapprochent les hommes et les bêtes de la même condition. J’ai tout de suite aimé ce chien. Il était vivant, il n’avait rien ! Il avait probablement faim et soif, et pourtant il remuait la queue sans aucune agressivité, comme si tout allait bien. Je n’avais même pas un récipient pour lui donner à boire. Je l’ai attaché avec une ficelle, et nous sommes allés ensemble lui acheter deux gamelles, une pour manger et une pour boire. Je me rappelle, je lui ai aussi acheté des boîtes de nourriture pour chien. De retour sous le pont, je lui ai donné à boire et à manger. Il a bu tout son saoul, et je l’ai regardé manger goulûment sa boîte de mixture de bœuf, comme si dans la nature, les chiens mangeaient du bœuf.
Le monde n’est plus à une folie près !
C’était un chien d’une race difficile à déterminer. Il avait la tête d’un berger allemand, mais il était plus petit, beaucoup plus bas et moins élancé. M’est avis que la mère s’était bien amusée…
C’était un bâtard ! Nous sommes tous des bâtards, ou des enfants de bâtards, ainsi va le monde, peu importe. J’étais seul, il était seul, nous sommes devenus amis. Je n’avais rien et tout à coup me voilà avec un ami. C’était une richesse ! Être riche, ça coûte de l’argent, tous les nantis vous le diront. Une fois repu, il est resté près de moi une heure ou deux, sa tête sur ma cuisse et ma main sur son épaule. C’était doux, c’était chaud.
C’était bon !
Amour, quand même pas. Ce matin-là, je ne connaissais pas ce chien. Amitié, déjà ! Étonnant ! Ou alors autre chose, autre chose parmi les milliers de choses que l’on ressent et qu’on ne sait pas nommer. C’était un vagabond. Il partait des heures durant et je m’inquiétais pour lui. La ville était tellement pleine de danger, les voitures, les adultes méchants, les enfants méchants, les gens de la voirie attachés au ramassage des animaux errants… Les autres chiens errants, prêts à en découdre pour le moindre morceau de nourriture tombé à terre.
Un soir, il n’est pas rentré.
J’étais inquiet, moi qui suis rarement inquiet !
Il est revenu deux jours plus tard, poursuivi par les gens du service d’hygiène de la ville. Ceux qui sont chargés de récupérer tous les chiens et chats errants de Paris pour les emmener dans des chenils où ils seront euthanasiés. Grâce aux gamelles et aux boîtes de Canigou, j’ai pu prouver que c’était mon chien. Je me suis fait sermonner, et ils sont repartis.
Il était blessé à la patte, le sang coulait abondamment. Je l’ai emmené chez un vétérinaire de la rue de Rivoli. Puis nous sommes revenus. Le vétérinaire voulait absolument savoir son nom. Je lui disais : Ce chien n’a pas de nom, pour l’instant, je l’appelle « le chien » !
Ce mois de mai avait été particulièrement pluvieux. Il faisait froid. Je buvais beaucoup pour me réchauffer ou pour oublier je ne sais quoi, et je sombrais dans un sommeil profond d’où il était difficile de me tirer. C’est le chien qui me réveillait à force de me lécher le visage.
Un jour de début juin, alors qu’il pleuvait comme vache qui pisse, j’ai vu le chien couché sous la pluie devant mes cartons. Il ne bougeait plus. Je l’ai ausculté, il n’avait aucune blessure. J’aimais ce chien, et malgré le coût, je l’ai emmené chez le vétérinaire de la rue de Rivoli sous une pluie battante. Il y avait pas mal de monde. J’ai attendu mon tour plus de deux heures. Deux heures d’une grande inquiétude. C’est là que le chien s’est réveillé. Le vétérinaire l’a ausculté, il ne lui a rien trouvé. Il m’a rendu le chien. Il ne m’a pas fait payer.
L’orage était à son paroxysme
Nous nous sommes abrités sous un porche d’immeuble. Le ciel nous présentait son plus grand spectacle. Éclairs psychédéliques de lumière bleue sur toutes les façades des immeubles de tout Paris, grondements terrifiants, tout tremblait les murs et les cœurs, trombes d’eau au milieu d’une pluie battante, et le vent, incompréhensible, soufflant très fort dans tous les sens. C’était le moment où les hommes et les bêtes, recroquevillés au fond de leurs abris, attendent, angoissés, que la colère divine des éléments les épargne. Nous avons attendu plusieurs heures que cette pluie diluvienne se calme. À la tombée de la nuit, nous sommes enfin arrivés sur le Pont Louis-Philippe. Impossible d’accéder au-dessous. L’eau était montée de trois ou quatre mètres. Les quais étaient complètement inondés. Mes cartons et les quelques affaires que je possédais avaient disparu. Je suis resté là, sous la pluie, ne sachant que faire. Nous étions trempés jusqu’aux os. Le chien s’est barré. Sûrement pour se trouver un abri.
Plus d’ami, plus d’abri. Je me suis retrouvé dans une grande solitude. Je me suis réfugié sous un porche de la rue du pont Louis-Philippe. Et j’ai attendu la décrue.
J’ai attendu plusieurs jours.
Seul !
Le chien, je l’ai cherché longtemps, je le voyais partout !
Je le voyais… perdu… seul… affamé !
Puis les jours, impitoyables, sont passés.
Faisant fi de mon inquiétude.
Le chien, je ne l’ai jamais revu !
La première année, j’ai pensé qu’il s’était fait prendre par les gens de la fourrière. Mais j’ai quand même acheté des gamelles et une boîte de Canigou, au cas où il reviendrait. Puis petit à petit, au fil des années qui passent, mon raisonnement a changé. Il a évolué.
Les clochards du Pont de l’Archevêché ne venaient plus m’ennuyer. Le leader était tombé dans la Seine un soir qu’il était bourré comme une pute aux heures d’affluence. Les autres, bourrés aussi, l’avaient regardé se noyer.
L’année suivante, en 2018, à la fin janvier, les flics m’ont évacué de force sous prétexte que la Seine allait être en crue. Le zouave du Pont de l’Alma paraissait-il, allait bientôt avoir les couilles dans l’eau.
Le fait est ! La Seine est montée à 5.84m. exactement la hauteur qu’il faut. C’était un peu moins qu’en 2016. C’est à cette époque que j’ai beaucoup pensé au chien. Je le voyais partout. Je le revoyais là, étalé de tout son long sur la table d’auscultation du véto qui me répétait : « Je ne comprends rien, ce chien n’a rien ! » Et quand nous étions sortis de chez le veto, il était fringant comme un jeune chiot.
La décrue est enfin arrivée. J’ai récupéré mon emplacement. J’ai chiné des gros cartons dans les poubelles du BHV.
Je me suis réinstallé.
J’ai refait mon panneau.
La vie a repris ses droits !
J’ai revu hier le vieux monsieur qui promène son chien. Il m’a demandé de mes nouvelles, puis de celles du chien. Je lui ai dit que je ne l’avais plus. Il a pris sa mine compatissante et m’a sorti une tirade élogieuse sur les chiens. Que c’étaient des amis dont on ne pouvait plus se passer. Leur compagnie était plus agréable que celle de certains êtres humains. Il m’a dit que les chiens pressentent les évènements météorologiques, que chez lui, par exemple, lorsque son chien est nerveux et qu’il part se cacher sous la commode Louis-Philippe de la chambre à coucher, c’est qu’il allait y avoir de l’orage.
Cette dernière phrase accrocha mon attention. C’est vrai que les animaux, en général, pressentent les évènements climatiques bien avant Météo-France. Les orages, les tremblements de terre, les périodes de gel ou de canicule. Et même les incendies.
Est-ce que le chien avait pressenti l’inondation ?
J’ai beau y penser, je n’arrive pas à croire que ce chien m’ait joué la comédie. Parce qu’il savait que la Seine allait être en crue, et que si jamais j’étais saoul, il ne serait pas arrivé à me réveiller et que je serais mort noyé dans ma soûlographie.
Depuis, je n’arrête pas d’y penser. Est-ce que ce chien m’a joué la comédie ?
Cette année, en octobre 2020, je suis toujours sous mon pont. Je regarde cette petite pluie fine qu’on ne voit pas tomber d’on ne sait où. La Seine a la chair de poule.
Je pense à mon chien, mon ami !
Il savait que le vétérinaire de la rue de Rivoli était à l’abri d’une crue de la Seine…
D’où venait-il ?
Était-il né un jour dans une maison ou sous un escalier ?
Avait-il été choyé par des enfants qui l’avaient pris pour une peluche ?
Comment avait-il fait pour arriver, adulte, sur mon quai ?
Qu’avait-il vécu ?
En ce moment, où est-il ?
Est-il mort ? Est-il vivant ?
Je me complais dans cet amour à sens unique, platonique, merveilleux et inassouvissable.
Où il n’y a jamais de désaccord.
Ce chien ne m’a pas que sauvé la vie !
Il est venu pour me sauver la vie !
Sciemment !
Aujourd’hui…
J’en suis sûr !
2020-A6- Soliloque-31
Collection A6 V1
RÉCIT
AVENTURE ET ÉROTISME
La cafetière
ISBN : 979-10-978090-8-9
Collection A6 V1
Numéro 17
1955 – Forêt de l’Amazonie
1000 kilomètres environ au sud-ouest de Manaus.
L’homme, oui c’est un homme, il est nu, sa peau est sombre, entre le blanc et le noir, c’est un chasseur-cueilleur. Si, si, en 1955 cela existait, des hommes et des femmes qui réussissaient loin de tout, des temps modernes, des machines à écrire et des armes à feu. Des hommes et des femmes qui ne savaient pas ce que c’était qu’un avion, une voiture, un téléphone et pourtant qui savaient ce que c’était que la guerre.
Il a une lance, un arc, une sarbacane et une machette. La machette, c’était une arme qu’il avait prise à un envahisseur, un homme qu’il avait tué d’une flèche de sa sarbacane empoisonnée au curare.
L’homme était venu avec d’autres pour tuer les hommes, violer les femmes, et voler et piller tout ce qui pouvait l’être, principalement de la nourriture.
Il marche nu dans la jungle, il n’a rien mangé depuis deux jours. Il est fatigué et déprimé.
Son village a complètement brûlé, sa femme, ses enfants, ses ancêtres ont disparu dans les flammes.
Des hommes recouverts d’une peau bizarre, avec des bâtons qui crachent le feu et la mort en grondant comme le tonnerre, sont arrivés par surprise et ont tués tous les hommes et les enfants. Puis, ils ont violé les femmes avant de brûler tout le village avec ses habitants et ses animaux.
Après avoir pris la machette de l’homme qu’il venait de tuer, il avait réussi à se sauver de ce village embrasé à travers les huttes incandescentes.
Il s’est enfuit, dans un mélange de courage puisé dans sa peur, il a pris le sens du vent, réflexe de chasseur.
Il n’a pas de nom, Ou peut-être qu’il l’a oublié, pour les besoins de ce texte, nous l’appellerons « Ka ».
Depuis deux jours, il n’a rien avalé. Il marche dans la jungle, l’ombre de la canopée sur sa peau et la mémoire du carnage de son village dans son esprit.
Il cherche à manger, mais magnifique et impénétrable, la forêt lui refuse ses richesses : baies, racines, maïs, manioc, soja, fruits sauvages… la chance n’a pas été avec lui, il n’a rien trouvé.
Impossible de chasser, la forêt est trop dense. Seule la fabrication de pièges peut donner quelques résultats.
Il arrive dans une clairière à peine plus grande que le toit de sa case ronde. Une clairière, rare comme une île dans l’océan, comme une oasis dans le désert.
Un puit de lumière, une trouée dans la canopée, c’est un miracle dans cet océan vert.
Ka s’arrête. Il observe.
Le faisceau de lumière est aussi puissant qu’une poursuite de cabaret. Dans cette semi-pénombre où s’entrelacent la vie et la mort, le jour et la nuit coexistent sans compromis. Une frontière mouvante nette sépare l’ombre et la lumière.
Dans ce lieu extraordinaire, la lumière et l’ombre, qui ne sont ni matière ni gaz, seulement de simples effets du soleil, deviennent ici des matières à part entière. Elles sont la nourriture essentielle de tout ce qui vit sous cette canopée.
Les fougères géantes, dites arborescentes, règnent en maîtresses sur ce monde végétal cosmopolite et se partagent cette manne physique et peut-être spirituelle, avec parcimonie. Chaque plante, chaque arbrisseau, chaque brin de fougère aspire à se délecter de ce filet de miel chaud et doré.
L’ombre et la lumière sont les deux affinités fondamentales de l’univers, dont personne ni hommes, ni bêtes et ni plantes ne peut se passer. On peut les recevoir dans la plus grande des désuétudes ou dans les décors les plus ostentatoires. Mais on peut mourir d’en recevoir trop ou pas assez.
Au cœur de ce faisceau de lumière, il y avait une plante, une fleur extraordinaire, grosse comme une très grosse citrouille et qui ressemblait d’une manière étonnante à un sexe de femme, avec les hanches, les fesses et le départ des deux jambes. Dans la forme et dans les couleurs, on aurait dit une sculpture géante de la taille d’une femme. Ces deux vulves d’un rouge écarlate surmontées d’une crête de coq flétrie et séparées par cette fente le mirent dans tous ses états. Une forme. Une apparition. Rouge, pulpeuse, accueillante comme un sexe de femme.
Ka était ébloui. Déjà, il avait sa verge dans la main et la caressait en regardant cette image érotique.
Il s’approche, non pas qu’il eût l’intention de mettre son sexe dans ce sexe naturel beaucoup trop grand pour lui, mais au moins de le toucher, de le palper avec son autre main. C’est alors qu’un papillon d’une taille importante, sûrement attiré par le rouge, se pose sur une des lèvres joufflues du sexe. Une substance gluante à l’odeur très agréable déborda d’on ne sait où et encolla le papillon qui, malgré ses efforts, ne put s’en dépêtrer. Les lèvres s’ouvrirent, dévoilant un trou béant, et engloutirent le pauvre et magnifique papillon.
Ka lâcha sa verge et recula d’un grand pas. Les lèvres se refermèrent, l’image redevint comme si rien ne s’était passé. Alors Ka finit ce qu’il avait commencé, dans l’odeur enivrante qui embaumait l’endroit. Mais de plus loin. L’image de ce sexe géant de femme reste dans sa tête et dans son sexe toute la journée.
Il était harponné par l’image de cette plante carnivore. Il ne voulait pas s’en éloigner. Il décide de rester dans ce secteur. Il finit par trouver de l’eau, pas trop loin.
Petit à petit, sa connaissance grandissante de l’environnement lui permit de s’organiser pour la chasse et la pêche et il découvrit quelques arbres fruitiers alentours.
Il se construisit une cabane, presque invisible dans un arbre, là-haut juste avant la canopée, d’où il voyait la fleur-sexe. Seul dans cette jungle hostile, sans famille ni ami, il accordait à cette fleur la valeur d’un être humain. Il s’approche d’elle très souvent. L’image l’accaparait. Il était devenu son prisonnier. Il passa des heures à la regarder en se caressant. Une relation sexuelle bizarre… Pour vous, … Pour lui, rien n’était bizarre, ou plutôt, tout était bizarre. Il y avait des centaines de questions dans sa tête. C’était une question de plus. Simplement une question de plus.
Parfois, il attrapait un papillon, un lézard, un mulot et venait lui porter. Dès qu’il mettait la bestiole sur une de ses lèvres, le liquide gluant l’emprisonnait mieux que des chaînes et elle l’engloutissait. La plante semblait le reconnaître. Il avait l’impression qu’elle se gonflait et devenait plus écarlate dès qu’il s’approchait. Mais jamais il n’osa la toucher avec ses mains.
Quelques semaines passèrent. Maintenant, il maîtrisait parfaitement la géographie de l’endroit où il s’était arrêté par hasard. Il n’avait trouvé aucune autre fleur carnivore comme celle-là à des kilomètres à la ronde.
Il était retourné discrètement sur l’ancien emplacement de son village. À deux jours de marche. Longtemps, l’odeur de sa paillote en feu, celle où vivaient sa femme et ses enfants et ses parents, une odeur qu’il aurait reconnue sur des milliers d’autres, l’avait accompagnée.
Les hommes qui l’avaient détruit étaient toujours là. Ils étaient six. Que six. Mais ils avaient des armes à feu contre lesquelles lui et son clan n’avaient pas pu lutter.
Il n’y avait plus aucune case, plus aucun vestige de la vie de son clan à cet endroit. Ils avaient labouré la terre sur toute la surface du village et avaient planté une plante qui sentait fort et bon.
Une odeur qu’il ne connaissait pas. Seule sa sensibilité olfactive lui permettait de sentir encore, dans les courants d’air, les odeurs de la case de sa famille, éparpillées dans la terre retournée des sillons de cette toute nouvelle plantation sur l’emplacement de son ancien village. Ces hommes avaient tout brûlé. Ils avaient construit une baraque faite de bric et de broc pour stocker des outils, des victuailles, d’autres choses, et se reposer.
Accaparé par ses observations, il ne vit pas que deux hommes l’avaient repéré et s’approchaient pour l’attraper. Il leur échappa in extremis. Ils le poursuivirent pendant plus de deux kilomètres. Et c’est pendant cette course folle à travers la jungle qu’il imagina la suite de sa vie.
Il laissa volontairement des traces de sa fuite. De belles traces bien visibles pour ces étrangers à la jungle amazonienne. Mais ils abandonnèrent la poursuite et retournèrent à leur bicoque.
Il les suivit. Il fallait qu’ils le poursuivent jusqu’à son abri dans les arbres. Il aurait pu, d’une flèche, en tuer un ici, mais après il aurait fallu le porter pendant deux jours jusqu’à sa case.
Il fallait qu’ils le poursuivent jusqu’à sa cabane. Il retourne à leur baraquement.
Les hommes, les six étaient en pleine discussion ; ils parlaient fort, sûrement qu’ils parlaient de lui. Il banda son arc, poussa un grand cri ; les hommes, surpris, se retournèrent et le virent. Il décocha sa flèche dans la poitrine de l’un d’eux, qui tomba simplement, sans un cri. Les cinq autres lui tirèrent dessus avec leur fusil, mais il avait déjà disparu dans la jungle.
Cette fois, les hommes s’organisèrent pour le pourchasser. Ils prirent de l’eau et des vivres et le poursuivirent.
Au bout de quelques kilomètres, il n’avait plus que deux poursuivants. Les autres étaient retournés à la plantation.
Deux jours plus tard, ils arrivèrent près de sa cabane. Dès qu’ils furent tout près, il s’arrangea pour les séparer.
Au bon moment, dans un endroit qui lui convenait, il banda son arc et décocha sa flèche en plein cœur d’un des deux hommes. L’homme s’écroula sans un cri. Vite, il le cacha sous les feuilles d’une plante grasse exubérante et couverte d’épines, qu’il avait repérée auparavant.
L’autre chercha son compagnon pendant deux bonnes heures. Il comprit qu’il était arrivé quelque chose à son coéquipier. La peur s’installa dans sa tête. Il répartit vers la plantation.
Ka récupéra sa proie sous la plante grasse épineuse et la ramena à sa cabane. Il fit un feu devant la plante-sexe.
Il entreprit de déshabiller l’homme. Il récupéra d’abord le fusil et la cartouchière que l’homme avait autour de la poitrine. Le fusil lui faisait peur et il ne savait pas à quoi pouvait bien servir la cartouchière. Il les cacha sous la plante grasse où il avait caché le corps. Il récupérera les vêtements. Il reste longtemps perplexe devant les rangers, puis finalement, il les essaya. Elles étaient bien trop grandes pour lui, mais il comprit très bien l’intérêt d’avoir de telles chaussures pour courir dans la jungle. L’homme avait une montre et une chaîne en or autour du cou. Ka ignorerait tout de l’or et de toutes ces choses-là. Il les stocka près du fusil et de la cartouchière avec les vêtements.
Il constata que, malgré sa couleur, l’homme lui ressemblait en tous points. Avec sa machette, il lui coupa un bras et le donna à la plante-sexe, puis il lui coupa une fesse et entreprit de la faire griller au bout d’une branche.
La plante, comme si c’était une proie, produit énormément de liquide collant à l’odeur enivrante et avala goulûment l’intégralité du bras.
Il adorait sentir cette odeur. C’était une odeur qui le mettait dans un état d’esprit positif, le décontractait, déclenchait son émoi et son envie de se caresser.
Ce qu’il fit, tout en regardant l’image de ces deux lèvres écarlates odorantes et gonflées.
Un lézard, attiré par l’odeur, vint à passer. Il monte sur les lèvres, qui ne réagissent pas. Ka comprit que la plante n’avait plus faim. Il s’approche et mit la main, pour la première fois, sur une des lèvres. Elle était brûlante, il la caressa un petit moment. Le liquide collant amplifiait la qualité de la caresse, provoquant un effet de glisse aphrodisiaque inexplicable. Ka et sa partenaire s’attardèrent dans cet instant magique. Alors, Ka, entre l’angoisse et la plénitude, enfonça entièrement son bras entre les deux proéminences écarlates tout en continuant à se masturber. C’était chaud, c’était doux, ça sentait bon. Une vibration intense s’emparait de tout son être ; impossible de savoir qui faisait vibrer l’autre, c’était le bon moment pour lui, il s’allongea sur la plante et éjacula.
La plante se mit à vibrer plus fort, sursauta encore deux ou trois fois. Il resta un moment, abandonné, de tout son poids sur elle, dans l’intensité de sa jouissance. Il ne bougeait plus, il était à l’écoute du moindre de ses soubresauts, il la sentait se dodeliner sous lui, elle voulait l’entraîner dans un balancement doux, comme dans un slow magique entre le sommeil, le rêve et l’amour. Il n’avait jamais connu ce niveau de jouissance avec les femmes de son clan.
La plante n’eut plus faim pendant un mois. Dès qu’il s’approchait d’elle, elle gonflait ses deux lèvres, qui devenaient plus rouges, et dont les bords réveillés, comme la crête d’un coq en colère, devenaient plus rouges encore.
Il était amoureux de la plante et convaincu qu’elle l’était de lui. Il fila un amour parfait avec elle pendant un mois. Mais bientôt, il remarque que la plante essayait d’attraper les insectes qui avaient l’audace de se poser sur ses lèvres. Il pensa qu’elle avait faim, à nouveau.
Il avait mangé sur la carcasse du garimpeiro pendant une dizaine de jours, aidés par les charognards de toutes les espèces de la jungle, des fourmis aux vautours, qui étaient venus se repaître et terminer ce repas de gala. Il n’y avait plus un gramme de chair sur le squelette qui se morfondait là, tout près. Il l’emmena à quelques centaines de mètres de sa cabane. Le rhabilla. Lui remit sa montre autour du poignet et sa cartouchière autour de sa poitrine. Il n’oublia pas de lui remettre ses rangers et sa chaîne en or autour du cou. Puis il alla narguer les usurpateurs qui occupaient l’emplacement de son village.
Comme l’autre fois, ils se mirent à le poursuivre, à trois cette fois. Sa connaissance de la jungle et de cet endroit lui permettait de faire ce qu’il voulait. Il les fit tourner en bourrique pendant quelques heures. En essuyant quelques coups de fusil, il arriva à les ramener au plus près du squelette. Lorsqu’ils le découvrirent, ils s’arrêtent d’étonnement ; ils reconnaissaient l’accoutrement de leur ancien compagnon. Ils cherchaient à comprendre ce qui s’était passé, et comment les animaux avaient pu manger la chair sans déchirer les vêtements. Au point qu’ils oublièrent qu’il y avait quelque part un homme, un sauvage, un indigène, un autochtone, qui voulait les tuer, seul survivant du village qu’ils avaient détruit.
Quand la flèche transperça la poitrine de l’un d’eux, ils revinrent immédiatement à la réalité. Leurs doigts se crispèrent sur leur fusil et leur regard sondèrent la profondeur des feuillages qui les entouraient, mais ils ne trouvèrent rien de ce qu’ils cherchaient. La nuit commençait à tomber. Ils cherchèrent un endroit pour bivouaquer. Ils arrivèrent dans la clairière.
Dans la semi-pénombre de cette jungle exubérante, ils remarquèrent la plante-sexe. Après quelques plaisanteries sur cette ressemblance étrange avec un sexe de femme, l’un d’eux s’approcha pour mieux la regarder pendant que l’autre s’occupa de préparer un feu. Il tapota sur une des lèvres, qui, à sa grande surprise, s’englua immédiatement. Le liquide était chaud et sentait bon. L’homme continua sa caresse en caressant son sexe à travers son pantalon.
Ka, qui voyait tout, fou de jalousie, lui décocha une flèche en pleine tête qui lui traversa le crâne et sortie entre ses deux yeux écarquillés. L’homme tomba la tête la première dans la fente de ce sexe géant, qui l’engloutit jusqu’aux épaules.
Son coéquipier continuait à s’occuper de son feu. Quand il s’aperçut de ce qui se passait, il se précipita et tira son coéquipier de ce mauvais pas. Mais c’était trop tard, l’homme n’avait déjà plus de tête ni d’épaules. Terrorisé, il s’enfuit à toute vitesse vers l’ancien village de Ka, occupé par le reste de cette bande de prédateurs.
Ka se précipita sur la plante. Le corps de l’homme sans tête gisait à ses pieds. La plante allait mal. Il lui semblait entendre comme une plainte. Ka avait un sens cognitif extraordinaire. Il mit la main dans la fente et retira la flèche qui avait fait de gros dégâts dans sa chair. La plante saignait, un liquide presque rouge. Il lui semblait qu’il l’entendait gémir. Il la caressa pour la calmer. Aussitôt, la plante rougit, gonfla et dégonfla comme une respiration. Le liquide collant émit un bruit de ressac qui eut un effet aphrodisiaque dans l’esprit de Ka. Il s’allongea entre les deux lèvres géantes et se frotta à elles jusqu’à sa jouissance.
La plante était chaude, elle était animée par un dodelinement doux comme celui d’un berceau ; Ka s’endormit dans cet endroit jusqu’au matin.
Quand il s’éveilla au petit matin, tout était calme autour de la clairière. Il s’aperçut immédiatement de la différence : la fleur, sa fleur, sa bien-aimée était froide. Sa chair n’était plus moelleuse, mais raide et sèche. Son liquide odorant ne sortait plus d’entre ses lèvres. Elle était froide et ne bougeait plus. Elle était morte.
La peine se matérialisa dans ses yeux, et entra dans son cœur comme une horde sauvage de capybara en pleine charge. La colère était dans ses mâchoires et dans sa tête. Il prit le fusil de l’homme sans tête, le dirigea vers sa poitrine et tira. Il avait vu ces assassins de garimpeiros s’en servir comme ça. Le fusil cracha toutes les balles qu’il avait en magasin et s’arrêta. Fou de colère, il déshabilla ce qui restait de l’homme et le planta, les épaules en premier, entre les deux lèvres inertes de la plante.
Il mit une semaine à comprendre comment charger le fusil. Il avait trois fusils et trois cartouchières pleines.
La folie et la colère dans la tête, dans les yeux et dans les mains, il alla à la plantation et tua sans pitié tous les assassins qui étaient là, qui avaient brûlé son village et tué tous ses habitants. Comme ils avaient brûlé son village, il brûla leur bivouac.
Il récupéra toutes les armes et toutes les munitions qu’il stocka dans un endroit connu de lui seul et alla détruire d’autres équipes de mercenaires qui avaient détruit sans aucune pitié, hommes femmes et enfants dans d’autres villages.
Bientôt, la légende se répandit dans toute la jungle : qu’un indigène nu, chaussé d’une paire de rangers, deux cartouchières en croix sur la poitrine, armé un fusil automatique, allait régler leurs comptes à tous les trafiquants, orpailleurs, braconniers, narco-trafiquants et exploitants forestiers illégaux sans foi ni loi, qui profitaient de leur supériorité armée.
Ka maîtrisait maintenant parfaitement les armes à feu et connaissait la jungle bien mieux que toutes les équipes de mercenaires envahisseurs. La supériorité militaire était de son côté
Il repérait les trafiquants dès leur arrivée dans la jungle et intervenait au moment exact où ils entraient dans un village pour tuer, violer et voler les pauvres indigènes sans défense qui vivaient là !
Il retourna plusieurs fois voir la plante-sexe. Elle était complètement desséchée, chaque jour un peu plus. Elle ne ressemblait plus à rien. Les charognards avaient enlevé et désossé le corps de l’homme sans tête. Son squelette traînait là, à quelques mètres.
Il ne trouve jamais aucune autre plante comme celle-là !
Les années passèrent.
Ka vieillit.
De moins en moins, il ne pouvait plus être dans un endroit au matin et à plusieurs dizaines de kilomètres le soir. Il voyait bien qu’il ne pourrait plus intervenir physiquement pour défendre les indigènes. On lui avait parlé d’un grand sorcier qui vivait seul dans un endroit insolite, plus haut vers le nord, sur les bords du grand fleuve. (L’Amazone) Il alla le voir.
Au cœur d’une jungle marécageuse à moitié mangrove où l’évaporation de l’eau sous le couvercle de la canopée créait une buée épaisse de hammam chargée de grosses gouttes d’eau chaudes comme les perles de pluie de la mousson.
Incroyablement, Un trou dans la canopée, pas plus gros que le cul d’une casserole, créait un faisceau de lumière qui descendait en s’élargissant jusqu’au sol.
En bas, de cet endroit de chaleur, d’eau, de buée et de pluie qui semblait flotter, dans la lumière de cette clairière.
Au cœur d’un faisceau de lumière qui n’avait ni pluie ni buée, là où l’ombre est une matière aux arêtes précises, un vieil homme assis en tailleur à côté d’une plante-sexe lui dit :
— Entre, je t’attendais. Je savais que tu viendrais.
Ka n’avait d’yeux que pour la plante. Celle-là était beaucoup plus vieille que celle qu’il connaissait. Ses deux lèvres n’étaient pas pulpeuses, et les crêtes étaient flétries comme les feuilles fanées d’un chou. Elle avait l’âge du sorcier.
— Comment pouvais-tu savoir que je viendrais ? Cela est impossible.
— Cette plante s’appelle « Nirvana », c’est la fleur de la béatitude. Seules certaines personnes dans le monde peuvent la voir et la rencontrer. Tu fais partie de ces personnes. Elles sont à peine une centaine dans le monde et elles communiquent entre elles en permanence. Nous savons ce qui est arrivé à ta nirvana.
Tu veux savoir ce que tu peux faire pour continuer à défendre les indigènes contre les envahisseurs trafiquants de marijuana.
Le sorcier semble réfléchir et lui propose de le transformer en cafetière qui aurait la particularité d’empoisonner tous ceux qui, mal intentionnés, boiraient de son café.
— Une cafetière, pourquoi une cafetière ? Qu’est-ce qui vous empêcherait de fabriquer une cafetière qui ferait la même chose ?
— Les objets n’ont pas d’âme ! Pour qu’ils puissent agir, faire des choses, il leur faut une âme.
Pourquoi une cafetière ? Parce que ceux qui boiront de son café mourront. Ceux qui viendront derrière ne trouveront que des cadavres, s’ils arrivent cependant avant les animaux sauvages. Jamais ils n’imagineront que c’est la cafetière la responsable de ce carnage. Ils récupéreront la cafetière et se feront un café. Et l’histoire recommencera indéfiniment. Si parmi eux il se trouve un homme de bonne volonté, il ne mourra pas, et donc jamais, lui non plus, n’imaginera que c’est le café qui a tué ces assassins puisque lui-même aura bu de ce café. Cette cafetière sera une arme bien plus efficace que ton fusil. Tu seras cette cafetière et tu seras immortel, sauf si un jour quelqu’un ne te fasse fondre. Si tu acceptes, tu pourras revivre une nuit d’amour avec ta nirvana que je pourrais faire revenir rien que pour toi une seule nuit, malheureusement.
Ka donna son accord.
Inexplicablement, le sorcier a disparu ; il ne restait plus que lui et la plante dans la lumière.
La plante, depuis tout à l’heure, avait grossi. Elle avait repris de l’embonpoint. Ses lèvres étaient devenues plus rouges, un beau rouge comme le sang. Les crêtes s’étaient réveillées, d’un rouge plus clair, plus rose. Elle semblait respirer. Venu de nulle part, le liquide odorant l’inondait et lui donnait une brillance inspirant l’invitation dans l’esprit de Ka.
Il s’approche, il mit sa main sur une des lèvres gluantes, sa main sentit immédiatement cette tendresse, cette douceur, qui l’entraînait vers un confort unique. Il regardait mieux cette fente qui semblait lui parler, l’appeler. Il reconnaissait les cicatrices de la flèche ! C’était elle ! Sa plante, son nirvana ! Son sexe, tout à coup, s’endurcit et se raidit comme le pilon qui soumet le manioc.
Alors, il s’allongea sur la fleur. Il mit sa verge entre les deux crêtes inondées qui se mirent à vibrer doucement, tout en induisant en lui des sentiments de chaleur, de confort, de beauté, de sécurité, de bien-être, de préparation à la jouissance.
Le nirvana respirait doucement en se dodelinant comme le doux ressac d’une mer calme. Une vibration d’abord imperceptible, comme une onde qui viendrait de loin, de très loin, envoûta le corps entier de Ka.
Doucement, doucement, comme l’eau qui s’évapore pour former un nuage, puis deux, puis cent, puis mille, de plus en plus noirs, qui se déversent tout à coup, là d’où ils sont partis dans une vibration intense de grosses gouttes de pluie dans un vacarme « Big Bang’esque », jusqu’à l’ultime éclair comme le baptême de l’autre vie qui nous attend, immédiatement accompagné de ce coup de tonnerre qui foudroie, qui tue celui qui le reçoit dans cette vie d’ici-bas !
Alors, pendant quelques secondes au bout desquelles on ne se réveillera peut-être pas, exactement comme l’effet recherché et jamais atteint derrière la minute de silence, derrière les lumières qu’on allume ou qu’on éteint en même temps dans le monde entier, toutes les cellules de notre corps battant à l’unisson une fois, une seule fois pendant un millième de seconde, nous sommes quelqu’un d’autre, un mort qui va choisir de revenir ou pas dans le monde des vivants. Heureusement, mourir ou revenir, c’est une décision qui ne nous appartient pas et qui se prend au plus haut niveau de notre système de survie. C’est une osmose et une sublimation qui nous tueraient si elles duraient plus d’un millième de seconde, et on vit notre jouissance quelques secondes dans la file d’attente de leur extinction.
Le sorcier réapparut dans son cercle de lumière. Derrière lui, la nirvana de Ka était encore là. Elle vibrait encore. Son odeur se propageait jusqu’à loin en dehors du cercle de lumière. Elle respirait doucement comme une femme qui s’endort pour son dernier sommeil. Posée entre ses deux lèvres d’un rouge écarlate, il y avait une cafetière. Le sorcier la prit. La plante a disparu comme la lune quand elle passe derrière un nuage.
Le nirvana fatigué du sorcier réapparut.
Par on ne sait quels moyens, quelles manipulations, quels sortilèges, par une nuit calme de pleine lune, subrepticement, dans un campement de prospecteurs d’or illégaux, des garimpeiros qui eux aussi étaient sans pitié envers les autochtones, trouvèrent une cafetière.
Les orpailleurs furent très heureux de trouver cette cafetière. Ils la nettoyèrent entre les cadavres de poissons dans le courant du fleuve qu’ils polluaient avec le mercure qu’ils utilisaient pour séparer l’or de toutes ses impuretés, et se firent un bon café.
Parenthèse :
Explication simplifiée : en fait, le mercure a la propriété d’attirer l’or comme un aimant. Donc, en mélangeant le mercure avec de la boue aurifère, on peut récupérer toutes les paillettes d’or contenues dans cette boue. Puis, en faisant chauffer ce mercure dans une casserole, on le fait s’évaporer. (Vapeurs hyper toxiques). On retrouve l’or au fond de la gamelle.
Bingo ! Au prix de la mort de centaines de poissons, de plantes, quelques animaux qui viennent boire, et de l’orpailleur en fin de course.
Fin de la Parenthèse
Quelques temps plus tard, d’autres garimpeiros qui passaient par là trouvèrent le campement. Les crocodiles et d’autres animaux charognards avaient mangé les cadavres.
Ils récupérèrent tout ce qu’ils réussirent à récupérer et s’installèrent à quelques kilomètres, pas loin d’une zone de culture de trafiquants de marijuana.
Après la tombée du jour, ils les invitèrent à boire un bon café.
Écrit en juin 2019
2019-A6-La Cafetière-43
Déjà parus du même auteur
1 – L’amphore
2 – L’ours
3 – La décision
4 – L’étoile
5 – La dame de cœur
6 – Le Fantôme
7 – L’escalier
8 – Le maçon
9 – Big Bang
10 – Le chat
11 – Germaine
12 – Charlotte
13 – ADN
14 – Gargaragadesh
15 – Karacté Couscass
16 – Le talisman
17 – La cafetière
18 – Soliloque
19 – La dorloteuse
20 – Le mont Tombe
21 – Le Noël de Dracula
22 – L’Accabadora
23 – On a tué le père Noël
24 – Marinette
25 – Le jeune homme et la pute
26 – Élucubrations originelles
27 – Le sosie
28 – La fuite à varennes
29 – Joyeux Noël
30 – Noël sur les champs Élysées
31 – Le fou
32 – Lettre au père Noel
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