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VENDREDI 24 Juillet 2026

  1.  
  2. Les premiers hommes, impressionnés par ces étendues d’eau dont on ne voyait pas l’autre rive, furent fascinés par les bienfaits de cette eau salée constamment en mouvement, infatigable !

  3. Elle purifiait leur corps, guérissait leurs blessures, et éloignait microbes et parasites. Intuitivement, ils pressentirent l’immensité nourricière de cet océan vivant.

     

    Et parce que le va-et-vient des vagues, leur souffle régulier et apaisant, évoquait le bercement tendre d’une mère, ils l’appelèrent tout naturellement la « mer », comme un écho au mot « mère », source de vie et de réconfort.

     

    Qui que vous soyez, nous avons tous une mère.

    Et sauf cas exceptionnellement exceptionnels, elle nous a dorlotés en fredonnant « une chanson douce[1] » ou un « dodo, l’enfant do ».

     

    Il y a une dorloteuse cachée dans chaque maman.

     C’est scientifique !

    Préambule

    Bonjour amie lectrice, ami lecteur, si tu es jeune, quelle chance tu as !

    Bien sûr, j’ai eu la même chance en mon temps, mais le temps passe si vite. Le temps qui passe change le temps, les mœurs et les gens.

    Je suis sûr… bon d’accord, presque sûr… que tu ne sais pas ce que c’est qu’une dorloteuse.

    Peut-être que les lectrices et les lecteurs un peu plus vieux savent ce que c’est qu’une dorloteuse.

    En vérité, je n’ai jamais connu de dorloteuse professionnelle.

    Les seules dorloteuses que j’ai connues étaient des mamans.

    Qu’y a-t-il de plus doux qu’une maman ? De plus gentil qu’une maman ?

    Une dorloteuse, c’est une maman qui est à l’écoute de son enfant, qui sent battre son cœur, même si elle est loin, qui l’entend respirer et qui intervient à la moindre larme. Alors, elle prend son rejeton dans ses bras, elle le berce tendrement en lui chantant une chanson douce après laquelle elle ajoute un petit bisou…

    Et là, le miracle des miracles s’accomplit.

    L’enfant qui pleurait ne pleure plus, il n’a plus mal nulle part, il n’a plus faim, même s’il n’y a rien à manger, il est guéri de ses maux. Il est dans les bras de sa mère, de sa dorloteuse, c’est son bouclier, son grand pavois, son rempart. Alors, les loups qui rodent en hardes sauvages dans les steppes septentrionales du Nord, et ceux qui hurlent dans les cercles de lune en haut des collines de l’Oural, les vampires des châteaux hantés des Carpates et tous les monstres qui hantent les mystères du noir de la nuit, les douleurs, les maladies n’ont plus rien à faire par ici, alors, il s’endort dans la paix et la sécurité.   

    Dans le monde, il y a une maman par enfant, normalement, parfois plusieurs enfants ont la même maman. Mais il n’y a pas de dorloteuse professionnelle.

    Mais moi, avec mon crayon, sur ma feuille blanche, je suis le maître ! Je me prends pour Dieu le Père, et je crée des mondes qui sont exactement comme je veux ! Ici je mets un arbre, par là je mets un chat, Non, pas noir le chat, je veux un rouquin. Là-bas, je mets une vielle Cadillac des années 50 et par ici un aspirateur autonome. Un aspirateur fou qui aspire tout seul tout ce qui s’aspire. Bref ! Je fais ce que je veux et si je veux créer un monde où il y a des dorloteuses, alors, je mets des dorloteuses. Des dorloteuses qui apaisent les douleurs, les peines, les angoisses des grands et des petits.

    Des professionnelles ! 

    RÉCIT – ÉMOTION

    La dorloteuse

    ISBN : 979-10-978800-0-2

    Collection A6 V1

    Numéro 19

    La dorloteuse

    Je ne sais pas dans quelle grande ville nous sommes, ni à quelle époque exactement.

    Quelque part entre 1900 et 1950

    C’est la ville, dans le bruit des sirènes, des ambulances, des voitures de flics et des camions des pompiers, qui naviguent entre les bus et les trams dans une mer de milliers de bagnoles. La tête sous son chapeau ou dans le nid que fait son écharpe autour de son cou, chacun marche perdu dans ses joies ou dans ses peines, vaquant à ses occupations de la journée. Aux rythmes des feux tricolores et des lumières fluorescentes des néons publicitaires des magasins. Les gens qui sont malheureux se mélangent avec ceux qui sont heureux descendent dans les métros, prennent les bus et les trams, impossible de les différencier. 

    À l’est, il fait déjà jour, tandis qu’à l’ouest la nuit traînaille un peu.  C’est un petit matin blafard comme dans toutes les grandes capitales du monde.

    Dans ce tohu-bohu, Mathilde cherche son chemin. Mathilde, c’est une jeune fille de seize ans. Elle n’a pas trop bossé à l’école, elle ne sait rien faire. Le système d’aide sociale lui a trouvé un stage d’aide-soignante dans une crèche de la banlieue de Londres. C’est une petite crèche qui peut recevoir une trentaine d’enfants d’un ou deux mois à deux ans. Le personnel se compose d’une puéricultrice, de trois ou quatre aide-soignantes et d’un directeur.  Il faut qu’elle se présente à 9 heures sinon elle est virée. Elle est devant la porte de la crèche, il est 9h10. Se faire virer avant d’avoir commencé, c’est trop con.  Elle sonne. La porte s’ouvre. C’est une autre jeune fille qui lui ouvre.

    — Bonjour, tu es Mathilde, je suis Julie, t’es à la bourre, tu vas te faire engueuler par le directeur. Surtout, tu ne te rebiffes pas, tu baisses les yeux. Après sa crise d’autorité, le directeur c’est un brave type, tu verras.

    Le directeur, c’est un monsieur d’un certain âge, très fier d’être au commandement de ce petit commando de femmes qu’il appelle son régiment. Il n’est pas méchant, mais il veut que l’on reconnaisse son autorité. Il la reçoit, pique une crise mi-feinte, mi-réelle, et comme elle baisse les yeux, il se calme et rassasié, il appelle Suzanne.

    Une femme d’un certain âge avec des cheveux blancs.

    — Suzanne, je vous confie, Mathilde, elle n’a aucune expérience. Nous allons faire un essai d’une semaine, et nous reparlerons de nos résultats.

    Elle regarda Suzanne. C’était une vieille dame au visage marqué par quelques rides profondes. Certaines personnes dépourvues de compassion pourraient la trouver laide avec ses yeux gris et son chignon de cheveux blancs.

    Elle avait une blouse blanche largement entrouverte sur l’échancrure de sa poitrine généreuse.

    — Bien, comme tu es novice dans ce métier, aujourd’hui tu vas simplement regarder comment nous faisons avec les bébés selon leur âge. Demain nous ferons le point en parlant de ce que tu as vu. Et rappelle-toi : « un bébé ne pleure jamais pour rien ». 

    Il y avait deux pouponnières remplies de berceaux et trois jeunes femmes qui s’activaient près des planches à langer.  Ça pleurait un peu, mais pas de quoi devenir fou.

    Suzanne lui donna une belle blouse blanche toute neuve et la mit avec Julie, la jeune fille qui lui avait ouvert la porte. Heureusement, tous les berceaux n’étaient pas occupés. Certains, les plus petits étaient sur les tapis d’éveil alors que d’autres légèrement plus grands avaient entrepris le tour du monde à quatre pattes. Les plus vieux marchaient d’un pas incertain entre le toboggan et le cheval à bascule entre lesquels traînaient anarchiquement des ballons et des quilles et d’autres jouets pour enfants.

    Mathilde s’imagina que tous ces bébés se mettaient à pleurer tous en même temps. Heureusement ce n’était pas le cas. Elle constata, que même tout petit déjà, les choses se passaient de la même façon que dans la vie des grands : c’était le bébé qui pleurait le plus fort qui était changé en premier.

    Julie entreprit de changer un bébé qui pleurait. Effectivement, il était sale. Elle le changea avec une couche toute neuve, mais une fois qu’il fut changé dans du linge propre, il continua de pleurer. Suzanne qui veillait au grain de toutes les filles arriva immédiatement. Elle vérifia s’il n’était pas trop serré, elle ne constata aucune anomalie. Alors elle prit le bébé dans ses bras, mit sa tête sur sa généreuse poitrine tout en le berçant et en fredonnant quelque chose que Mathilde ne reconnut pas. Le bébé commença à pleurer moins fort, puis se calma complètement et ferma ses grands yeux. Mathilde n’y vit aucun miracle.

    Alors, elle lui fit un petit bisou sur la peau de sa joue et il s’endormit. Elle rendit le bébé à Julie qui le redéposa dans son berceau. Suzanne s’adressa aux deux jeunes filles.

    — Un bébé peut simplement pleurer parce que sa mère lui manque. C’est tout bête, mais c’est comme ça.

    Le directeur, Olivier Johnson convoqua Mathilde dans son bureau. Mathilde était morte de peur. Pourquoi cette convocation ? Était-ce pour lui dire qu’elle ne faisait pas l’affaire ? Qu’il mettait fin à leur collaboration ? Elle poussa la porte de son bureau avec une grande angoisse.

    — Alors Mathilde, ça fait une semaine que vous êtes avec nous, est-ce que le travail vous plaît ? Ce n’est pas toujours agréable de nettoyer un bébé qui à la diarrhée et qui a chié partout… Il laissa passer un instant, le temps que sa vulgarité volontaire devienne la classe des bourgeois qui savent se mettre au niveau des petites gens, interpelle son cerveau et reprit. « Et en plus, monsieur n’est pas content et il pleure à ameuter les gendarmes et la maréchaussée ».

    Elle s’étonna de son langage vulgaire. Mais entre elles, les infirmières en herbe parlaient comme ça.

    L’entretien se passa normalement, Mathilde expliqua que ce métier lui plaisait qu’elle aimerait bien continuer et devenir puéricultrice.

    Le directeur avait l’air content. Suzanne lui avait vanté les qualités de Mathilde et il décida de la garder.

    Comme les perles d’un collier, les jours s’enfilent jours après jours sur le fil des années. Quinze années passèrent. Julie se trouva un fiancé qui l’emmena vivre dans le sud. Les horaires de la crèche changèrent. On forma deux équipes. Maintenant, il y avait deux directeurs pour organiser les horaires de chacune. Les filles ne se connaissaient plus. Suzanne et Mathilde n’avaient jamais perdu le contact et se voyait souvent. Le mari de Suzanne était mort d’un cancer du pancréas en quelques mois à peine. Il était mort dans ses bras, dans le calme et la paix. Mathilde avait bien eu quelques petits copains éphémères. Elle s’était même acoquinée avec un dénommé Jules qui l’abandonna au bout de quatre ans sans aucun signe avant-coureur ni le moindre adieu.

    Suzanne la consola en la dorlotant. Quel bonheur d’être dans ses bras. Cela lui permit de répondre avec le sourire à ceux qui lui demandaient : « Où est Jules ? » Elle répondait avec un ton volontairement désabusé.

    « Il ne va pas tarder, il est parti acheter des allumettes, il y a à peine vingt minutes. », au début. 

    « Il ne va pas tarder, il est parti acheter des allumettes, il y a à peine quelques jours. », un peu plus tard. 

    « Il ne va pas tarder, il est parti acheter des allumettes, il y a à peine six mois. », encore plus tard,

    « Il ne va pas tarder, il est parti acheter des allumettes, il y a à peine deux ans. », plus tard encore, lasse et fatiguée.

    Quoi qu’il arrive, la vie continue.

    Suzanne épuisée de s’être occupée de tellement d’enfants s’arrêta de travailler.

    Mathilde allait la voir tous les dimanches.

    Ce dimanche-là Suzanne avait l’air encore plus fatiguée que d’habitude.

    — Mathilde, j’ai quelque chose à te dire.

    La tonalité de ces quelques mots éveilla l’attention de Mathilde.

    — Je t’ai vue, tout au long de ces années où nous avons travaillé ensemble, essayer de dorloter les enfants comme moi. J’ai vu que tu n’y arrivais pas.  Ne t’inquiète pas, ce n’est pas toi qui es incapable. Cette faculté de dorloter les enfants ou n’importe qui, voire les animaux, n’est pas une compétence, mais un don que mon père m’a transmis. Mon père était vétérinaire et il dorlotait les animaux qui étaient malades et parfois même juste avant le coup de marteau fatal dans les abattoirs pour les animaux trop angoissés d’affronter la mort.

    Elle s’arrêta un peu pour respirer.

    — Je n’ai jamais été aussi près du dernier jour de ma vie, alors ce don je vais te le transmettre. Je sais que tu en feras bon usage, parce que je sais que tu es une bonne fille. Mais une fois que je t’aurais transmis ce don, il faudra que tu fasses un acte d’amour pour le faire démarrer, un vrai acte d’amour. Il ne s’agit pas de prendre n’importe quel garçon et passer la nuit avec lui. Non. Un vrai acte d’amour avec ton cœur.

    Elle lui prit les mains, Mathilde sentit quelque chose comme un fourmillement monter dans ses bras. Puis plus rien.

    Alors la tête de Suzanne retomba sur son oreiller, elle ferma les yeux et arrêta de respirer. 

    Ce jour-là, Mathilde avait à peine plus de trente ans. Ce n’était pas la vamp des magazines de mode, mais elle n’était pas vilaine et avait du succès avec les hommes. Mais la plupart des hommes qu’elle rencontrait dans sa vie n’étaient intéressés que par le côté sexuel de la rencontre. Une majorité de ces hommes étaient mariés.  Elle fut très malheureuse de la perte de son amie Suzanne pendant longtemps, puis petit à petit, elle retrouva son équilibre. Elle oublia totalement cette histoire de transmission de don à laquelle elle ne croyait que du bout de ses neurones. Elle eut quelques petites aventures amoureuses avec des hommes qu’elle rencontrait sur des sites de rencontres. Elle aimait se retrouver nue auprès d’un homme qu’elle ne connaissait pas, il y a à peine quelques heures. Cette situation l’excitait, faisait monter son adrénaline et boostait son imaginaire. Mais c’étaient des rencontres sans lendemain. Les hommes qu’elle rencontrait par ce moyen, pour la majorité, n’avaient pas de conversation et souvent manquaient d’imagination. La plupart étaient dépassés par la vitesse vertigineuse du monde d’aujourd’hui.

    Ça faisait maintenant quatre ans que Suzanne était morte et son souvenir s’estompait dans sa mémoire contre son gré.

    Ce week-end, elle était invitée par un homme un peu plus vieux qu’elle et qu’elle n’avait jamais vu. Il prétendait posséder une chartreuse du côté de Dampierre-en-Graçay, à côté de Vierzon. Elle arriva à la gare de Vierzon par le train en provenance de Paris à 20h05. Il faisait un temps épouvantable. Elle sortit de la gare sur une grande place.

    La queue des taxis en quête de passagers et les voitures privées qui venaient chercher des voyageurs faisaient une ronde interminable sur le parvis de la gare. Elle voyait la pluie tomber en grosses gouttes luminescentes, qui semblaient ralentir en passant à travers la lumière jaune, devant le verre des phares. Et voilà que dans cette mini apocalypse, Mathilde aperçut, devant la roue d’une voiture qui roulait au pas, un chat ! Un tout petit chat qui tenait à peine sur ses quatre pattes, un tout petit chat qui n’avait pas encore ouvert les yeux, qui venait de naître, et que la roue inéluctablement allait écraser.

    Que fait-il ici ? Comment est-il arrivé jusqu’ici ? Est-ce qu’il s’est échappé de sa couvée ? Peu importe, en tous cas, il est en grand danger d’écrasement.

    Elle se précipite et le ramasse in extremis. Il a les yeux fermés, il tremble parce qu’il a froid, il a peur. Elle l’essuie un peu avec un mouchoir en papier, et elle le dépose sur sa poitrine, 95 B.

    Le chat, ça a dû lui plaire parce qu’il n’a rien fait pour se dégager et s’est mis à ronronner. Toujours avec le chat sur sa poitrine généreuse, elle cherche la voiture rouge de son rendez-vous. Il y en a une là-devant, c’est une voiture de sport, à l’avant du capot, il y a un écusson jaune dans lequel on voit la silhouette noire d’un cheval qui se cabre et sous lequel il y a écrit « Ferrari ». L’homme au volant, la quarantaine, beau et très chic, lui sourit et s’arrête près d’elle. La porte s’ouvre. Elle monte. Il voit le chat.

    — Qu’est-ce que c’est que ce chat ?

    — Je viens de le trouver, il vient de naître, il n’a pas encore ouvert les yeux.

    — Je m’en fiche, je ne veux pas de ce chat dans ma voiture, il va pisser, il va chier, vomir, saigner, et en plus, il pue ! Remettez ce chat dehors !

    — C’est moi avec le chat ou rien.

    — Alors c’est « rien », pauvre conne !

    Et sur ces derniers mots de colère, il part sur les chapeaux de roues en faisant crisser ses pneus, la laissant là, elle et le chat, trempés jusqu’aux os, sur le parvis de la gare de Vierzon, sous une pluie battante et sans parapluie.

    Elle reprit le train immédiatement dans l’autre sens. Arrivée chez elle à Paris, elle alla chez le vétérinaire qui fit une piqûre au chat pour lui redonner des forces et lui expliqua ce qu’il fallait faire pour élever ce chat. Ce qu’elle fit. Elle qui élevait des enfants, elle devrait arriver à élever un petit chat. Lorsque le chat ouvrit les yeux pour la première fois, c’est son visage qui fut la première chose qu’il vit. Et de ce jour, il fut convaincu que cette jolie femme qui était si gentille avec lui, qui lui donnait à manger et qui jouait avec lui, était sa mère. Elle aussi, elle savait très bien qu’elle n’était que la mère adoptive de ce chat, mais elle l’aimait comme si elle était sa mère naturelle.

    Ce jour-là, c’était un jeudi, elle sentit dans l’air une odeur bizarre, une bonne odeur bizarre. Comme une odeur de printemps, quand les ailes des papillons mélangent à force de battre dans l’air les fragrances des fleurs des arbres fruitiers. Quand l’air dépose comme un onguent sur la peau des minuscules gouttes d’huile de bonheur. Elle sentit comme si tout à coup la parcelle de terre sous ses pieds devenait le pont d’un bateau sur une mer de grande houle. Ça monte et ça descend, le cœur ne suit pas le mouvement, la sensation est telle qu’elle a l’impression qu’elle va vomir ou carrément s’évanouir. Autour d’elle, il n’y a plus le moindre repère fixe auquel elle peut accrocher son équilibre. Tout bouge. Les nuages traversent le ciel qui tourne à très grande vitesse. Cela dure un moment, puis doucement la mer se calme, le plancher des vaches reprend ses droits. Son cœur ralentit sa chamade. Puis tout s’arrête. Étourdie, elle titube, elle s’assoit sur la chaise la plus proche. Tout est calme, une odeur très agréable flotte dans l’air. Elle se sent différente, elle n’est plus la même femme. Le don, auquel elle ne pensait plus, enfin, vient de s’installer dans son corps.

    Dès le lendemain, elle teste sa nouvelle fonction sur les bébés de la crèche où elle travaille. C’est extraordinaire. Il suffit qu’elle touche le bébé pour qu’il s’apaise. Pour qu’il soit plus calme et qu’il cesse de pleurer.

    Elle travailla encore un peu à la crèche, puis elle décida, forte de ce pouvoir qu’elle possédait d’aller apaiser les gens qui souffrent dans les zones de guerre ou de migration. Là où des gens, des terriens, n’ont même pas une pierre aussi large que leur cul pour s’asseoir.

    Elle trouva un poste d’infirmière dans l’O.N.G. « Médecins sans frontières » qui était à Bamako. Elle consola tellement de monde dans la souffrance que petit à petit, sa renommée dépassa les frontières du Mali.

    La première personne à être interviewée pour l’avoir rencontrée était un vieux grand-père victime de la balle perdue d’un braqueur de banque dans les rues de Londres. Il raconta qu’il avait reçu une balle dans l’épaule gauche, tout près du cœur qui lui faisait atrocement mal et qui a bien failli le tuer. Passant par-là à ce moment-là, elle s’était arrêtée et l’avait pris dans ses bras. Elle l’avait bercé doucement en fredonnant une chanson que lui chantait sa mère quand il était tout petit et qu’il avait complètement oublié. Puis elle déposa un baiser sur sa joue qu’il ressentait encore et qu’il ressentira toute sa vie. Il ajouta qu’à part sa mère, lorsqu’il était tout petit, personne ne l’avait dorloté de cette façon qu’il n’oubliera jamais.

    Il avait employé le mot « dorloté ». C’était un mot dans le dictionnaire certes, mais c’était un mot ancien, peu usité et peu connu.  Depuis cet interview le monde entier l’appela « la dorloteuse ».

    Elle était partout, sur les bateaux surchargés dans les eaux de Lampedusa, sur les barricades de la guerre civile de Khartoum au Soudan, à Niamey, en Afrique subsaharienne sous les jougs des groupes terroristes comme Daesh, Al-Qaïda, Boko Haram, l’État islamique et plus d’une centaine d’autres, sous les obus des chars russes en Ukraine et sous les obus des chars ukrainiens dans le même coin, dans le Haut-Karabagh arménien sous les balles azerbaïdjanaises, à Ashkelon sous les roquettes des terroristes du Hamas et à Gaza sous les bombes israéliennes. Elle était partout ! Elle apaisa dans ses bras des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants.

    Les chaînes de télévision du monde entier voulaient l’inviter, les journalistes du monde entier la cherchaient pour l’interviewer, mais elle était introuvable. Quand ils cherchaient au sud, on la voyait dans le nord, quand ils étaient au nord, on la voyait dans le sud, mais jamais aucune image d’elle.

    Au point que les intellos de tous les pays finirent par penser qu’en fait c’était une légende et que la dorloteuse n’avait jamais existé. Pourtant des milliers de pauvres gens ne possédant qu’un short usé, un tee-shirt délavé et une paire de tongs fatiguée juraient dur comme fer l’avoir rencontrée et avoir été dorlotés par elle.

    Certains historiens disaient que si elle avait existé, elle aurait plus de cent ans, et qu’elle serait morte.

    D’autres personnes disaient qu’elle était immortelle.

    D’autres disaient que beaucoup de femmes à travers le monde se faisaient passer pour elle.

     

    Je ne l’ai jamais vue, pourtant, hier, il me semble que je l’ai vue passer dans ma rue.

    J’ai dû rêver.

    2022-A6-La dorloteuse-35

    Collection A6 V1

     

     

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