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VENDREDI 10 Juillet 2026

  1.  

  2.  

  3. Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
    Pleurant sans cesse,
    Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
    De ta jeunesse ?

    Paul Verlaine

     

     

      Soliloque

     

     

    Octobre 2020 – Paris

    Ainsi allait, ce matin-là, comme chaque jour, la pensée de Diogène Dupont.

    Dédé pour les intimes.

    En vérité, il n’avait pas d’intimes.

    Il venait de se réveiller d’une cuite sévère. Son installation d’oripeaux et de cartons, sous le Pont-Louis-Philippe côté Île-Saint-Louis, était dévastée.

     

    Diogène Dupont accentua la sensation de froid, en faisant vibrer sa carcasse en ayant cette pensée.

     

    Brrr… Il fait froid, j’ai soif !

    Ben mon vieux, t’as même plus de quoi boire un coup ! Ces enculés, ils ont détruit ton installation. Ce sont les mecs du Pont de l’Archevêché. C’est sûr ! Ils ont bouffé ta boîte de haricots verts et ton saucisson, et ils ont bu tout ton pinard. Ils ont volé ton panneau. Ils sont jaloux, les salauds ! Je m’en fous ! J’ai rien vu, j’ai rien entendu. Il faut dire que t’avais une de ces murges. Mon cochon, t’étais rond comme une queue de pelle.

    Il esquissa un sourire en imaginant la rondeur d’un manche de pelle.

    Ils n’ont pas pris mon fric !  C’est l’essentiel ! pensa-t-il en vérifiant du regard.

     

    Une grosse chaîne attachée à un anneau d’amarrage de péniche. Une chaîne tellement grosse que personne ne s’amuserait à essayer de la remonter à la force de ses bras. Pourtant, à dix centimètres sous l’eau, au bout d’une ficelle en nylon attachée à un des énormes anneaux de type forçat, il y a un pot de confiture étanche qui contient quelques billets.

     

    Mon fric, il est bien planqué, et ils ne l’auront jamais. Bon ! Il faut se réinstaller. Ça va, que je n’ai pas d’armoire normande. Tous mes cartons sont foutus. De toute façon, ils étaient crados. Il était temps de les changer. On va aller traîner du côté de la rue de Rivoli pour essayer d’en trouver d’autres.

     

    Il trouva des cartons et les ramena jusqu’à cet endroit où il avait élu domicile. Juste sous le Pont-Louis-Philippe.

    Sur un panneau de carton blanc brillant, avec un feutre noir, très proprement, d’une manière légèrement artistique, il écrivit en dessinant :

     

    Billetterie

    Demain à 14 heures

    Course de sous-marins

    Prix du billet : 1 Euro

Il agrémenta son écriteau d’un ou deux dessins de sous-marins caricaturés, atténuant le côté officiel et sérieux du message. Tout le monde trouvait ça drôle. Même les bateaux-mouches qui baladaient les touristes s’approchaient de lui. Il était devenu une attraction touristique, au même titre que les deux tours de Notre Dame ou de la Conciergerie.

 

Il y avait toujours quelques passagers qui, du bateau, lui lançaient des pièces de petite monnaie.

 

À ceux qui lui offraient un euro, parfois, il donnait un billet. Une plaquette de carton blanc, grande comme une carte de tarot, sur laquelle il avait écrit, sur fond de sous-marin, les conditions du marché.

 

 

 

 

Ces tickets étaient numérotés très sérieusement.

Certains étaient convaincus qu’un jour, ces petits billets dessinés à la main vaudraient un peu d’argent.

Parfois, les promeneurs s’amusaient à lui demander :

— Hier je suis passé, j’ai acheté un billet pour aujourd’hui. Il est 14 heures, et je ne vois rien.

Il répondait calmement en prenant son temps.

— C’est normal, les sous-marins en compétition sont sous l’eau.

Ou bien :

— Quelle date est écrite sur votre billet ?

— Il n’y a pas de date, c’est écrit « Demain » !

— Alors, revenez demain !

 

C’est quand même beaucoup plus créatif que les panneaux culpabilisateurs de quidams des autres clochards qui crient leur prétendue famine d’un :  » J’ai Faim !  » dramatique, alors qu’ils sont gros comme des moines ventripotents, la tonsure en moins. Moins pathétique. Et drôle, en plus ! Sans perdre de vue, que pour certains, la faim est une réalité.

 

Mais on n’est plus en été et, en ce mois d’octobre 2020 pluvieux, il y a beaucoup moins de touristes avec cette histoire de Covid 19 qui n’arrange rien.

 

Il n’y a pas un seul bateau sur la Seine, et le quai est désert.

 

Diogène Dupont, à l’abri sous la première (ou la dernière) arche du Pont Louis-Philippe, emmitouflé dans une couverture de déménagement, regarde une petite pluie fine, presque invisible, harceler pugnacement depuis plus d’une heure la surface d’huile de la Seine.

 

Inlassablement depuis trois ans, il se raconte son histoire. Il cherche la vérité à travers sa pensée.

 

Quand t’es arrivé là ? En quelle année ? Ah oui ! 2016, putain, quatre ans déjà ! Tu te souviens ? Tu hésitais à t’installer sous un pont. « Je vais devenir le clochard Dupont » que tu disais. Tu savais bien qu’on allait t’appeler Dupont. Tous les clochards qui habitent sous un pont s’appellent Dupont. Il y a des milliers de clochards Dupont dans le monde.

 

Rejoindre la communauté des clochards Dupont, je m’en fous ! Ils peuvent m’appeler Dupont, et même Ducon, si ça leur fait plaisir, mais pourquoi Diogène ?

 

Le type qui promène son chien tous les jours t’a expliqué que Diogène était un philosophe grec de l’époque d’Alexandre le Grand. Qu’il vivait dans un pithos, une espèce de très grande jarre  en terre cuite dans laquelle on faisait fermenter le vin. Tout le monde dit tonneau. C’est un des rares moments où le contenu impose le nom du contenant. Ça contient du vin, c’est un tonneau ! C’était un grand tonneau ! En terre cuite !

Bref !

 

C’était un adepte du cynisme, autrement dit, il aimait emmerder le monde. Il avait une lanterne avec laquelle, de jour comme de nuit, il éclairait et dévisageait les hommes au gré de ses rencontres en disant qu’il « cherchait un homme », un homme honnête et bon, il va de soi.

 

Il allait même jusqu’à se masturber en public en proclamant qu’il était regrettable que le bon dieu, qui nous a faits, nous permette d’assouvir notre désir sexuel en se tapant sur la colonne, et qu’il était bien dommage qu’il n’ait pas pensé à nous permettre d’assouvir notre faim, en se tapant sur le ventre.

 

Il parait qu’Alexandre Legrand, lors de la conquête d’Athènes, est allé voir Diogène, assis sur le bord de sa jarre, et lui a demandé ce qu’il pouvait faire pour lui.

 

Diogène, clochard parmi les clochards, vivant et partageant sa nourriture avec les chiens errants du quartier, se nourrissant presque exclusivement d’oignons, Diogène qui aurait pu demander une rente, un toit, une femme, quelques drachmes en or, en argent, en bronze même ! Un cheval, un âne… 

Non !

Il lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! » 

 

Anarchistes de tous les bords, prenez-en de la graine !

M’est avis que ce gars-là ne devait pas croire en Dieu !

 

Le monsieur qui promène son chien m’a dit encore plein de choses sur Diogène, mais je les ai oubliées. Il m’a dit aussi que les gens m’appellent Diogène parce que je suis clochard, parce que mon panneau est original, presque cynique, et parce que j’ai un chien.

 

Ah oui ! Le chien !  Il faut que je me remémore l’histoire du chien. J’étais à peine arrivé, à peine installé sous ce pont, qu’il est arrivé. Il était maigre comme un clou ! La solitude, la soif, la faim rapprochent les hommes et les bêtes de la même condition.  J’ai tout de suite aimé ce chien. Il était vivant, il n’avait rien ! Il avait probablement faim et soif, et pourtant il remuait la queue sans aucune agressivité, comme si tout allait bien.  Je n’avais même pas un récipient pour lui donner à boire. Je l’ai attaché avec une ficelle, et nous sommes allés ensemble lui acheter deux gamelles, une pour manger et une pour boire. Je me rappelle, je lui ai aussi acheté des boîtes de nourriture pour chien. De retour sous le pont, je lui ai donné à boire et à manger. Il a bu tout son saoul, et je l’ai regardé manger goulûment sa boîte de mixture de bœuf, comme si dans la nature, les chiens mangeaient du bœuf. 

 

Le monde n’est plus à une folie près !

 

C’était un chien d’une race difficile à déterminer. Il avait la tête d’un berger allemand, mais il était plus petit, beaucoup plus bas et moins élancé. M’est avis que la mère s’était bien amusée…

 

C’était un bâtard ! Nous sommes tous des bâtards, ou des enfants de bâtards, ainsi va le monde, peu importe. J’étais seul, il était seul, nous sommes devenus amis. Je n’avais rien et tout à coup me voilà avec un ami.  C’était une richesse ! Être riche, ça coûte de l’argent, tous les nantis vous le diront. Une fois repu, il est resté près de moi une heure ou deux, sa tête sur ma cuisse et ma main sur son épaule. C’était doux, c’était chaud.

C’était bon !

Amour, quand même pas. Ce matin-là, je ne connaissais pas ce chien. Amitié, déjà ! Étonnant ! Ou alors autre chose, autre chose parmi les milliers de choses que l’on ressent et qu’on ne sait pas nommer. C’était un vagabond. Il partait des heures durant et je m’inquiétais pour lui. La ville était tellement pleine de danger, les voitures, les adultes méchants, les enfants méchants, les gens de la voirie attachés au ramassage des animaux errants…  Les autres chiens errants, prêts à en découdre pour le moindre morceau de nourriture tombé à terre. 

 

Un soir, il n’est pas rentré.

J’étais inquiet, moi qui suis rarement inquiet !

 

Il est revenu deux jours plus tard, poursuivi par les gens du service d’hygiène de la ville. Ceux qui sont chargés de récupérer tous les chiens et chats errants de Paris pour les emmener dans des chenils où ils seront euthanasiés.  Grâce aux gamelles et aux boîtes de Canigou, j’ai pu prouver que c’était mon chien. Je me suis fait sermonner, et ils sont repartis.

 

Il était blessé à la patte, le sang coulait abondamment. Je l’ai emmené chez un vétérinaire de la rue de Rivoli. Puis nous sommes revenus. Le vétérinaire voulait absolument savoir son nom. Je lui disais : Ce chien n’a pas de nom, pour l’instant, je l’appelle « le chien » !

 

Ce mois de mai avait été particulièrement pluvieux. Il faisait froid. Je buvais beaucoup pour me réchauffer ou pour oublier je ne sais quoi, et je sombrais dans un sommeil profond d’où il était difficile de me tirer. C’est le chien qui me réveillait à force de me lécher le visage.

 

Un jour de début juin, alors qu’il pleuvait comme vache qui pisse, j’ai vu le chien couché sous la pluie devant mes cartons. Il ne bougeait plus. Je l’ai ausculté, il n’avait aucune blessure. J’aimais ce chien, et malgré le coût, je l’ai emmené chez le vétérinaire de la rue de Rivoli sous une pluie battante.  Il y avait pas mal de monde. J’ai attendu mon tour plus de deux heures. Deux heures d’une grande inquiétude. C’est là que le chien s’est réveillé. Le vétérinaire l’a ausculté, il ne lui a rien trouvé. Il m’a rendu le chien. Il ne m’a pas fait payer. 

 

L’orage était à son paroxysme

 

Nous nous sommes abrités sous un porche d’immeuble. Le ciel nous présentait son plus grand spectacle. Éclairs psychédéliques de lumière bleue sur toutes les façades des immeubles de tout Paris, grondements terrifiants, tout tremblait les murs et les cœurs, trombes d’eau au milieu d’une pluie battante, et le vent, incompréhensible, soufflant très fort dans tous les sens. C’était le moment où les hommes et les bêtes, recroquevillés au fond de leurs abris, attendent, angoissés, que la colère divine des éléments les épargne.  Nous avons attendu plusieurs heures que cette pluie diluvienne se calme. À la tombée de la nuit, nous sommes enfin arrivés sur le Pont Louis-Philippe.  Impossible d’accéder au-dessous. L’eau était montée de trois ou quatre mètres. Les quais étaient complètement inondés. Mes cartons et les quelques affaires que je possédais avaient disparu.  Je suis resté là, sous la pluie, ne sachant que faire. Nous étions trempés jusqu’aux os. Le chien s’est barré. Sûrement pour se trouver un abri.

 

Plus d’ami, plus d’abri. Je me suis retrouvé dans une grande solitude. Je me suis réfugié sous un porche de la rue du pont Louis-Philippe. Et j’ai attendu la décrue.

 

J’ai attendu plusieurs jours.

 

Seul !

 

Le chien, je l’ai cherché longtemps, je le voyais partout !

Je le voyais… perdu… seul… affamé !

Puis les jours, impitoyables, sont passés.

Faisant fi de mon inquiétude.

Le chien, je ne l’ai jamais revu !

 

La première année, j’ai pensé qu’il s’était fait prendre par les gens de la fourrière. Mais j’ai quand même acheté des gamelles et une boîte de Canigou, au cas où il reviendrait. Puis petit à petit, au fil des années qui passent, mon raisonnement a changé. Il a évolué.

 

Les clochards du Pont de l’Archevêché ne venaient plus m’ennuyer. Le leader était tombé dans la Seine un soir qu’il était bourré comme une pute aux heures d’affluence. Les autres, bourrés aussi, l’avaient regardé se noyer.

 

L’année suivante, en 2018, à la fin janvier, les flics m’ont évacué de force sous prétexte que la Seine allait être en crue. Le zouave du Pont de l’Alma paraissait-il, allait bientôt avoir les couilles dans l’eau.

 

Le fait est ! La Seine est montée à 5.84m. exactement la hauteur qu’il faut. C’était un peu moins qu’en 2016. C’est à cette époque que j’ai beaucoup pensé au chien.  Je le voyais partout. Je le revoyais là, étalé de tout son long sur la table d’auscultation du véto qui me répétait : « Je ne comprends rien, ce chien n’a rien ! »  Et quand nous étions sortis de chez le veto, il était fringant comme un jeune chiot. 

 

La décrue est enfin arrivée. J’ai récupéré mon emplacement. J’ai chiné des gros cartons dans les poubelles du BHV.

 

Je me suis réinstallé.

J’ai refait mon panneau.

La vie a repris ses droits !

 

J’ai revu hier le vieux monsieur qui promène son chien. Il m’a demandé de mes nouvelles, puis de celles du chien. Je lui ai dit que je ne l’avais plus. Il a pris sa mine compatissante et m’a sorti une tirade élogieuse sur les chiens. Que c’étaient des amis dont on ne pouvait plus se passer. Leur compagnie était plus agréable que celle de certains êtres humains. Il m’a dit que les chiens pressentent les évènements météorologiques, que chez lui, par exemple, lorsque son chien est nerveux et qu’il part se cacher sous la commode Louis-Philippe de la chambre à coucher, c’est qu’il allait y avoir de l’orage.

 

Cette dernière phrase accrocha mon attention. C’est vrai que les animaux, en général, pressentent les évènements climatiques bien avant Météo-France. Les orages, les tremblements de terre, les périodes de gel ou de canicule. Et même les incendies.

 

Est-ce que le chien avait pressenti l’inondation ?

 

J’ai beau y penser, je n’arrive pas à croire que ce chien m’ait joué la comédie. Parce qu’il savait que la Seine allait être en crue, et que si jamais j’étais saoul, il ne serait pas arrivé à me réveiller et que je serais mort noyé dans ma soûlographie.

 

Depuis, je n’arrête pas d’y penser. Est-ce que ce chien m’a  joué la comédie ?

 

Cette année, en octobre 2020, je suis toujours sous mon pont. Je regarde cette petite pluie fine qu’on ne voit pas tomber d’on ne sait où. La Seine a la chair de poule.

 

Je pense à mon chien, mon ami !

Il savait que le vétérinaire de la rue de Rivoli était à l’abri d’une crue de la Seine…

D’où venait-il ?

Était-il né un jour dans une maison ou sous un escalier ?

Avait-il été choyé par des enfants qui l’avaient pris pour une peluche ? 

Comment avait-il fait pour arriver, adulte, sur mon quai ?

Qu’avait-il vécu ?

En ce moment, où est-il ?

Est-il mort ? Est-il vivant ?

 

Je me complais dans cet amour à sens unique, platonique, merveilleux et inassouvissable.

Où il n’y a jamais de désaccord.

      Ce chien ne m’a pas que sauvé la vie !

Il est venu pour me sauver la vie !

Sciemment !

Aujourd’hui…

J’en suis sûr !

 

 

 

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