Ce matin, pour la première fois depuis deux mois que mon site est ouvert, j’ai vendu deux livres.
Deux livres à cinq euros !
Ce n’est pas énorme, mais faisons nos comptes : dix euros encaissés, six euros de coût, il me reste quatre euros. Pas mal…
Grosso modo, À la louche, comme dirait Alain Ducassoulet, j’ai trois euros de charges. En vérité, je gagne un euro. Un euro, ce n’est rien : c’est la pièce qu’on glisse dans le tronc de l’église, qu’on donne au SDF du coin de la rue, ou qu’on oublie au fond de sa poche.
Et pourtant, tous les grands milliardaires du monde vous le diront : Rockefeller, Rothschild, Carnegie, Ford, Onassis, Picsou, Hughes, Salluste, Getty, Gates, Trump, Bezos, Zuckerberg, Jobs, Musk…
Un euro ; c’est le premier sou, le premier franc, le premier florin, le premier dollar, la première livre sterling, le premier yen, le premier dirham, le premier dinar, la première roupie, le premier peso, la première couronne, le premier zloty…
… d’une fortune.
C’est la pierre fondatrice d’une fortune, comme la première pierre de Notre-Dame, de la Sagrada Familia ou de toutes les cathédrales du monde.
Cette première pièce, elle supporte le poids de ce qui va suivre, si vous avez le cran, la force, la volonté, de la conserver.
Qu’elle soit gagnée, trouvée ou volée, peu importe : vous l’adoptez, vous l’adoubez, vous lui offrez un avenir. Plutôt que d’être bringuebalée dans la transaction d’une pomme ou d’une knacks de Francfort qui se prélasse dans la choucroute.
Elle devient votre filleule, la première de la famille de votre fortune
Mais quand on est pauvre, et qu’à chaque fois pour une miche de pain, une queue de poireau ou une aile de poulet, il vous manque un euro, cette pièce est en grand danger. Dans ta poche, elle tremble. Tu ne l’entends pas, car l’angoisse, la peur, le froid dansent autour de toi et tu trembles aussi.
Si tu la prends, l’histoire est finie.
Ta fortune a foutu le camp.
Il faudra tout recommencer.
Ce n’est pas fini.
Vient la deuxième pièce. Conscientes du danger, elles partagent leur peur. Elles tintent l’une contre l’autre, tu les entends vibrer dans ta poche secrète. Et toujours, il te manque un ou deux euros pour acheter ce saucisson ou ces pommes de terre.
C’est insoutenable, pour elles et pour toi.
Alors tu leur as acheté une tirelire : un beau cochon rose, rond et grassouillet, avec une fente sur le dos. Pas de récupération possible sans le casser. C’est pas une tirelire de rigolo. Tu tiens bon, tu vends d’autres livres, et bientôt tu arrives à une dizaine d’euros…
C’est là que commencent les cauchemars. Tu te vois casser la tirelire pour acheter ce fameux saucisson. Ou bien tu rêves d’extrémistes islamistes qui, la nuit, détruisent ton cochon de porcelaine. Ils ne prennent pas l’argent : le vol n’est pas le mobile. Tu rachètes une tirelire, mais ce sont des extrémistes israélites qui, eux aussi, refusent la prolifération du cochon. Ils cassent ta tirelire. Tu as de la chance, l’argent reste. Alors tu fantasmes : juifs et musulmans s’associent pour attaquer l’usine de tirelires. Génocide de cochons de porcelaine. L’ONU s’insurge, elle a mal au cul.
Tu dors mal. Tu frises le « burne août » tardif en plein mois de septembre.
Tu vois un psy. Tu parles quinze minutes, tout est enregistré. Lui ne dit rien, ne bouge pas, il ressemble à ton cochon de porcelaine. Il te demande 74 euros. Ce prix absurde te guérit : quand tu sors ta pauvre carte bleue,
tu es guéri complètement.
Ça c’est de la thérapie !
C’est là que tu comprends la différence entre revenus et bénéfices.
Même si tu gagnes bien ta vie, tu ne seras jamais milliardaire. Désolé ! Un milliard, c’est mille millions. Même si tu gagnes un million par an, ce qui est déjà pas mal, il te faudrait mille ans pour atteindre un milliard.
Alors tu te demandes comment certains peuvent avoir plusieurs milliards sur leur compte.
Pour être milliardaire, il faut fabriquer quelque chose, le vendre à l’échelle internationale, et faire des bénéfices conséquents. Tu ne pourras jamais être milliardaire, même avec des gros revenus.
Tu te rappelles ta jeunesse, ton Bach, tes critiques de Proudhon qui disait : « La propriété, c’est du vol. »
Arrête : tes cauchemars vont recommencer.
Tu ne rattraperas jamais Elon Musk.
Fernand Fallou